Le projet de loi de finances 2026 relance un débat que beaucoup pensaient tranché depuis la suppression de l'ISF en 2018 : faut-il taxer la fortune, et si oui, à partir de quel niveau de patrimoine ? L'impôt sur la fortune improductive (IFI version nouvelle génération) introduit une rupture de logique. La question du seuil d'entrée est au cœur des tensions entre l'Assemblée nationale et le Sénat (elle conditionne directement le nombre de foyers concernés).
Pourquoi le seuil de l'IFI va changer
Depuis 2018, l'impôt sur la fortune immobilière frappe les patrimoines immobiliers nets supérieurs à 1,3 million d'euros. Ce seuil a généré en 2024 environ 2,2 milliards d'euros de recettes pour 186 000 foyers fiscaux — loin des 4,2 milliards collectés sous l'ISF en 2017.
Le reproche central adressé à l'IFI : il taxe des actifs qui participent au financement de l'économie (investissement locatif, pierre-papier) sans toucher les fortunes financières dormantes : liquidités, fonds euros, cryptoactifs. Le PLF 2026 propose de corriger ce que les parlementaires considèrent comme une incohérence : taxer non plus la nature d'un actif (l'immobilier) mais sa fonction économique.
Le terme "improductif" devient ainsi la nouvelle ligne de partage. Un bien loué régulièrement, mis aux normes environnementales, est considéré comme productif. Une réserve de liquidités sur un compte courant ou des fonds euros d'assurance-vie, eux, sont réputés "dormants" et entrent dans l'assiette taxable.
Ce changement de paradigme s'accompagne d'une révision du seuil : c'est là que les deux chambres divergent.
Les trois seuils qui coexistent : ce que chaque chambre a voté
La confusion dans la presse est réelle. Trois seuils circulent simultanément, selon la version du texte à laquelle on se réfère.
Le seuil voté par l'Assemblée nationale : 2 millions d'euros
Dans la nuit du 31 octobre 2025, les députés ont adopté l'amendement n° I-3379 fixant le nouveau seuil d'assujettissement à 2 millions d'euros de patrimoine net taxable. C'est un relèvement significatif par rapport au seuil IFI actuel de 1,3 million d'euros.
Le barème progressif de l'IFI (de 0,5 % à 1,5 %) est abandonné au profit d'un taux unique de 1 %, appliqué uniquement à la fraction du patrimoine qui dépasse ce seuil.
Concrètement, un foyer dont le patrimoine improductif net atteint 2,5 millions d'euros paierait un impôt de 5 000 euros par an (1 % × 500 000 €). Sous la version AN, les patrimoines compris entre 1,3 et 2 millions d'euros seraient donc totalement exonérés : cela représente une sortie du champ fiscal pour une partie des contribuables actuellement redevables de l'IFI.
La version du Sénat : 2,57 millions d'euros
Le 28 novembre 2025, le Sénat a adopté à son tour un amendement (n° I-381) instaurant une "contribution des hauts patrimoines" (CHP). Sa version relève encore davantage le seuil d'entrée : 2,57 millions d'euros, soit presque le double du seuil IFI actuel.
Selon la ministre des Comptes publics Amélie de Montchalin, ce relèvement du seuil entraînerait un rendement de 600 millions d'euros inférieur à celui de l'IFI actuel. En contrepartie, la version sénatoriale exclut explicitement de l'assiette l'investissement locatif et la pierre-papier (SCPI notamment) : actifs que la version de l'Assemblée nationale intégrait.
Le parcours législatif n'est pas achevé. Une commission mixte paritaire doit encore tenter de rapprocher les deux textes. L'IFI dans sa forme actuelle reste donc en vigueur jusqu'à l'adoption définitive du PLF 2026.
Ce que le nouveau seuil change concrètement pour votre patrimoine
L'impact dépend directement du niveau et de la composition du patrimoine. Prenons un cas concret : un dirigeant parisien disposant d'une résidence principale de 1,2 million d'euros, d'une résidence secondaire de 600 000 euros, d'une assurance-vie en fonds euros de 900 000 euros et de liquidités pour 150 000 euros, soit un patrimoine taxable brut d'environ 2,85 millions d'euros.
Sous le régime actuel de l'IFI, seul l'immobilier compterait : l'abattement de 30 % sur la résidence principale réduirait l'assiette. Sous le nouvel impôt, fonds euros et liquidités entreraient dans la base taxable. L'abattement de 30 % sur la résidence principale disparaîtrait, remplacé par un abattement forfaitaire fixe de 1 million d'euros applicable à un bien au choix du contribuable.
Résultat : avec le seuil AN à 2 millions d'euros, ce foyer serait taxé sur environ 550 000 euros de base imposable, soit 5 500 euros d'impôt annuel. Un simple arbitrage de 400 000 euros des fonds euros vers des unités de compte (exonérées car considérées comme productives) ramènerait la base à 150 000 euros et l'impôt à 1 500 euros.
Ce type d'arbitrage interne à un contrat d'assurance-vie ne remet pas en cause l'antériorité fiscale du contrat : un avantage patrimonial que beaucoup sous-estiment.
Les actifs concernés au-delà du seuil
Au-delà du seuil retenu (2 M€ ou 2,57 M€ selon la version finale), l'assiette du nouvel impôt est sensiblement plus large que celle de l'IFI :
- Liquidités et placements financiers assimilés : comptes courants, livrets, fonds monétaires
- Fonds euros d'assurance-vie : intégralement taxables dans la version AN, point le plus débattu de la réforme
- Biens meubles corporels : véhicules de collection, objets précieux, meubles de valeur, yachts
- Actifs numériques : cryptomonnaies et autres cryptoactifs
- Immobilier non productif : résidences secondaires non louées, logements vacants ou loués depuis moins d'un an, biens ne respectant pas les normes environnementales en vigueur
À l'inverse, l'immobilier locatif qualifié (loué depuis plus d'un an, aux normes DPE), les unités de compte en assurance-vie, les parts de SCPI (dans la version sénatoriale) et les actifs professionnels restent hors champ.
La logique est cohérente : l'impôt sur la fortune improductive ne pénalise pas la détention de patrimoine élevé en tant que telle, mais la détention d'actifs qui ne financent pas l'économie réelle. Pour les dirigeants et indépendants disposant d'un patrimoine structuré, c'est moins un risque fiscal qu'un signal d'orientation : vers les marchés, vers le locatif qualifié, vers les supports productifs.






